Les petits pas de l’assurance agricole en Afrique centrale

Enquête. Dans cette sous-région, la population est à majorité agricole et les assureurs, du Cameroun au Tchad en passant par la République démocratique du Congo, tardent à investir dans le secteur.  Qu’est-ce qui fait problème ? Que faire ? Que font ces Etats ? Nos journalistes ont suivi les agriculteurs et décideur Fatimé Souckar Terab est une agricultrice connue et respectée au Tchad. Pourtant, lorsqu’on lui parle d’assurance agricole, cette productrice et horticultrice a l’air perplexe. « Je ne sais pas ce que c’est l’assurance agricole, avoue-t-elle, honteuse. Je l’ignore sérieusement». Fatimé n’est pas la seule ignorante. Dans ce pays où plus de 70% de la population vit de l’agriculture, la majorité des agriculteurs interrogés par Agripreneur d’Afrique entendaient parler de l’assurance agricole pour la première fois.   

La raison ? Même les assureurs n’y voient pas d’intérêt. « Les tchadiens pratiquent l’agriculture traditionnelle et de subsistance pour penser assurer leurs cultures. Nous sommes encore dans cette catégorie d’agriculture comme à l’ancienne, c’est-à-dire archaïque », justifie Adji Yagah, chef de service IARD à la Société Tchadienne d’Assurances et de Réassurances (STAR), l’une des principales entreprises d’assurance du pays.

L’Afrique centrale à la traine

Comme au Tchad, l’assurance agricole est une grande inconnue en Afrique centrale. Du Cameroun au Gabon, de la République démocratique du Congo à la Centrafrique, les décisions trainent, même si, selon des statistiques, l’agriculture est le principal employeur - Des pays comme le Gabon et la Guinée Equatoriale, qui ont longtemps misé sur le pétrole, se voient aujourd’hui contraints d’y revenir du fait de la chute vertigineuse du baril de l’or noir - dans la majorité des Etats de cette sous-région.  

Pour les assureurs rencontrés, trop de risques minent le monde agropastoral régional. Ils citent pêle-mêle, la mauvaise organisation des paysans, l’absence de comptabilité dans les fermes, l’invasion des chenilles et autres insectes, les sécheresses imprévisibles, les feux de brousse…

« Assurer c’est combler le manque alors qu’on n’est pas sûr de le faire à 100% », souligne, comme pour se dédouaner, Parfait Djimnandé, co-fondeur et directeur général de l’entreprise tchadienne des Travaux Agricoles, une Star-up spécialisée entre autres, dans le remboursement des déficits sur les calculs de production effectués. En d’autres termes,  une assurance basée uniquement sur la production.  

Malgré ces « éléments hostiles »,  à Goma, ville essentiellement agricole située dans la région du Nord-Kivu, l’Est de la République démocratique du Congo (RDC),  faire assurer les agriculteurs est devenu le « but » que se sont fixées de nombreuses organisations paysannes. C’est le cas de la Fédération des Organisations des producteurs agricoles du congo (FOPAC) qui assiste les agriculteurs via des plaidoyers auprès du gouvernement, dans le but de leur permettre non seulement d'accroître leurs revenus mais aussi, d’avoir accès à l’assurance agricole.

« Le concept d’assurance agricole est méconnu ici chez nous car la plupart des agriculteurs congolais ne sont pas assurés, déplore Tarsis Balikwisha le secrétaire exécutif. Une chose qui ne les permet pas de garantir leur avenir et de mieux faire leur travail ».

« On a juste un problème de fond »  

« Globalement, l’agriculture est ce qu’on appelle la ‘’main activity’’, c'est-à-dire l’activité principale dans la région.  On a juste un problème de fond. On a oublié l’important. En assurant certains risques agricoles, le secteur décollera car, l’assureur tout comme l’agriculteur assuré, se sentira obligé de travailler pour épargner son investissement », pense un cadre de la Banque des Etats de l’Afrique centrale (BEAC) à Douala, capitale économique du Cameroun.

Principal acteur du commerce régional, le Cameroun est impliqué dans 60% des échanges commerciaux intra-régionaux. L’agriculture y occupe 54% de la population, selon la Banque mondiale (BM). Après des années de navigation à vue, la BM en collaboration avec le gouvernement et l’association des sociétés d’assurance, a conduit un projet pilote d’assurance indicielle qui permet de collecter des données climatiques basées sur des indices comme la pluviométrie et la température, pour anticiper et gérer les risques. Le projet vise à l’horizon 2019, à assurer plus de 70 000 agriculteurs et éleveurs.

Au Tchad, un million de dollars pour assurer !

Ce qui fait sourire le cadre de la BEAC. « C’est un beau projet, concède-t-il. Seulement, il faut être réaliste. Le monde agropastoral est complexe. Les réalités, sont multiples. 2019 c’est très proche car, quand va-t-on former ? Le problème des agriculteurs aujourd’hui est avant tout la formation. Ils ne maitrisent pas les pratiques culturales qui varient selon le changement climatique ».   

Au delà de la complexité de l’assurance agricole, des nations cherchent des solutions comme le Cameroun. Au Tchad, le gouvernement s’est allié à la Mutuelle panafricaine de gestion des risques, l’African Risk Capacity (ARC), qui travaille avec de nombreux pays sur le continent. Depuis trois ans, le processus a été enclenché avec notamment, l'élaboration d'un logiciel de suivi et d'évaluation des risques sur le plan technique, au niveau de l’assurance nationale.

« Il y a plusieurs catégories d'assurance à y souscrire, mais pour notre pays, on a choisi la gestion des risques de sécheresse et de couvrir environ 900.000 personnes. Le coût de cette action nous coûte sensiblement un million de dollars », précise Hassanti Oumar Chaib, coordonnateur national du système d'information durable sur la Sécurité Alimentaire et d'Alerte Précoce.

« On ne laboure que pour manger et assurer l’alimentation de nos familles. Quel moyen aurai-je pour produire et assurer mon champ ? Je suis limité sur ce point et très loin d’en arriver là », se plaint toutefois Sylvain  Monérangar, un agripreneur tchadien.  

L’« Assurance Multirisque Agricole » pour appâter en RDC

Du côté de la République démocratique du Congo (RDC), la Société nationale d’assurance (SONAS), la seule compagnie du territoire, a pris du temps pour étudier cette situation. Comment faire pour inculquer la culture de l’assurance aux agriculteurs qui pratiquent en grande majorité de l’agriculture de subsistance ?  Le projet dénommé « Assurance Multirisque Agricole » est né de cette réflexion.

L’objectif ? Assurer les agriculteurs, éleveurs, fermiers, pisciculteurs et horticulteurs, en fonction de nombreux éléments tels la tombée des grêles, l’invasion des sauterelles, les feux de brousse, la mort des animaux causée par des épidémies, la foudre, la perte des poissons suite à une pollution accidentelle des eaux…En somme, un peu d’assurance indicielle !

« On aura besoin de multiples sensibilisations auprès des paysans pour le matérialiser, car un bon nombre des paysans n'ont pas cette culture d'assurance », répète, réaliste, Laurent Karafuli, directeur de la SONAS dans la province du Nord-Kivu.

« Je ne pourrais assurer mon champ, ma culture, mes produits et ma terre cultivée que si je connais cette assurance avec tous ses contours. Je vais chercher à connaitre en profondeur et si ça m’arrange, je verrai par la suite », promet souriante, Fatimé Souckar Terab, productrice. Comme pour dire qu’il suffit d’expliquer, de sensibiliser et de former pour gagner des assuré(e)s dans le monde agropastoral en Afrique centrale.

Marabey Archange (au Tchad),  Zanem Nety Zaidi (en République démocratique du Congo), Théophile Minlo (au Cameroun).

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