« On lui a donné des sachets de whisky et il a vendu nos arbres »

De nombreux pygmées de l’Est et du Sud du Cameroun se sont tournés vers l’exploitation de leurs forêts communautaires.

Dans sa petite case au toit de raphia, Jean Bikanda, écoute les chants d’oiseaux pour tuer le temps qui passe. Il y a quelques années, ce vieillard aux bras décharnés était l’homme le plus sollicité du campement Namayo de Bipindi, planté en plein Sud Cameroun. Des hommes et femmes venaient des quatre coins du pays pour le voir. « J’étais un grand guérisseur, lâche-t-il dans un sourire dévoilant des dents manquantes. J’allais en forêt et je ramenais des herbes qui soignaient leur maux ». Avant que sa vue ne se brouille et que ses forces ne le lâchent, la forêt était son « sanctuaire ».

Puis, Jean Bikanda a commencé à manquer d’herbes, d’écorces et même de feuilles. « On coupait les arbres partout, se souvient le guérisseur, secoué par une quinte de toux. Je ne trouvais plus grand-chose ». Jean et sa famille font face à un autre problème : la rareté du gibier en brousse. Il faut alors parcourir des kilomètres pour trouver de quoi manger. « Maintenant, c’est difficile d’avoir de la viande. On se contente de l’escargot », soupire sa petite fille. Une situation que rencontre la majeure partie de la population pygmée, estimée à plus de 40 000 habitants au Cameroun.  

 

Ces hommes et femmes de petite taille ont longtemps vécu de la chasse, de la pêche et de la cueillette, dans les forêts de l’Est et du Sud. Au fil des années, la chasse abusive et l’exploitation de bois ont fragilisé leur mode de vie. Pour survivre, beaucoup travaillent comme ouvriers agricoles chez les Bantous, autres peuples de la forêt qui se considèrent « plus civilisés ». D’autres sont des complices des exploitants illégaux de bois qui coupent des espèces rares comme le Moabi, dans leur forêt communautaire – domaine forestier géré par la communauté villageoise aidé de l’administration chargée des Forêts- en contrepartie de whisky, tongs et denrées alimentaires.

Sachets de whisky contre les arbres

L’exploitation forestière illégale fait perdre chaque année  au Cameroun, second massif forestier d’Afrique derrière la République démocratique du Congo, des milliards de Francs Cfa.  « La majorité des pygmées sont analphabètes, explique Hélène Aye Mondo, coordonatrice nationale du Centre d’action pour le développement durable des autochtones pygmées (CADDAP). Du coup, de nombreux exploitants véreux viennent les tromper. Ils rencontrent parfois le responsable du campement et lui font des promesses jamais réalisées. Parfois, c’est un Baka qui a des arbres derrière sa maison qui est trompé ».

Ces exploitants aux « grosses voitures » misent surtout sur un point faible: l’alcool. Les pygmées sont friands de breuvage fort de tout genre: whisky bon marché, bières locales ou encore l’odontol, un alcool artisanal ayant fait à plusieurs reprises des morts. A côté, certains prennent des drogues dures. Ce qui renforce davantage leur dépendance.

Parmi les dossiers qui s’accumulent sur son bureau, Péguy Emmanuel Essimbi gère justement un cas « d’exploitants illégaux pris en flagrant délit » au campement de pygmées de Ngoyla à l’Est.  Le délégué départemental des Forêts et de la Faune du Haut-Nyong, les a entendus sur procès-verbal. Rien de nouveau. Les clandestins ont soudoyé à coups d’alcool, les Baka –appellation des pygmées de l’Est. « L’exploitation de la forêt communautaire a pour but d’aider la population à résoudre des problèmes socio-économiques. L’exploitant doit tout faire de manière légale, en contactant aussi l’autorité que nous sommes. Il ne doit pas chercher à tromper», tranche-t-il.     

 

Au campement Nomedjoh, des hommes discutent à l’ombre d’une maison en terre battue. L’un d’eux tient un petit singe vivant, blotti contre sa poitrine. « Sais-tu que tu n’as pas le droit de garder un bébé singe ? », lui lance d’emblée le conducteur d’une voiture qui vient de garer au bord de la route étroite et poussiéreuse. « Il n’a rien fait de mal, rigole l’un des hommes. Mon oncle était le chef de notre famille. On lui a donné des sachets de whisky et il a vendu nos arbres, là-bas ». Il désigne du menton un point au loin.

Eduquer la génération future pour protéger la forêt

Jean Paul Gouffo a fait de la protection de ce village, son cheval de bataille. « Ils sont toujours tentés devant une bouteille de whisky mais, je leur enseigne l’importance de conserver leur forêt pour leurs enfants ». Le pasteur de la Communauté missionnaire chrétienne international (CMCI), installé dans le campement depuis plus d’une décennie, a trouvé la solution : éduquer la future génération des pygmées. Dans le village, il n’y avait que l’école publique. Alors, avec  quelques volontaires, sur fonds propres et aidés de quelques mécènes, ils ont créé un établissement secondaire. En plus des matières générales, ils mettent un accent particulier sur l’agriculture et l’agroforesterie.

Ils ont acquis des hectares de plantations où ils sèment plantains, piments et arbres fruitiers. Ils produisent aussi le miel. Parents et élèves y travaillent. L’argent de la vente des différentes récoltes sert à payer les salaires des enseignants et financer les travaux de construction d’autres salles de classe. « Mon but est de les initier à l’agriculture pour qu’ils deviennent autonomes. Si les jeunes grandissent avec cette éducation, je suis sûr qu’ils seront loin de l’alcool et protégeront jalousement leur forêt », assure le pasteur Jean Paul Gouffo.

Hélène Aye Mondo multiplie les séances de sensibilisation à travers les villages pygmées. L’unique conseillère municipale pygmée de la commune d’Abong-Mbang (Est), lutte depuis 17 ans, pour attirer l’attention sur la situation de son peuple, via des plaidoyers. « On nous a longtemps laissés seuls, sans aide quelconque. Si le gouvernement avait misé sur l’éducation des pygmées au même titre que les autres, nous ne sérions pas en train de céder des arbres contre un sachet de whisky qui ne vaut même pas 5 00 F. Cfa. Nous ne maitrisons pas la valeur ! précise, amère, Joyce, une commerçante Baka, rencontrée à Lomié. Il faut faire de l’éducation des pygmées, la priorité numéro 1 ». Un cri de cœur !    

 

Agriconseil du mois

Garfa Fatimé Aldjineh, la 2ème femme architecte de l'histoire du Tchad qui élève des poules pondeuses: «Il faut que mes sœurs sachent qu’il n’y a pas de métiers spécifiques aux hommes, car nous pouvons faire autant qu’eux. Nous devons innover et croire en nos potentiels pour arriver au bout de nos rêves. Etre humble dans ce qu’on fait et toujours demander des conseils pour mieux avancer».

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